Le débat

Les Kurdes en Syrie, un modèle de société démocratique

Lors de ma première visite en Syrie, en 1990, j’ai demandé à un guide de ce pays combien de Kurdes vivaient dans cet État. Réponse: « Il n’y a pas de Kurdes ici ». J’ai posée la même question à un autre guide lors de ma deuxième visite en Syrie, en 2010. Réponse: « la question kurde est très complexe. Il est vrai que les Kurdes occupent une partie du territoire syrien depuis des siècles, mais maintenant les Kurdes sont intégrés dans la société syrienne au point de renoncer à leur identité historique, seule une petite partie a voulu préserver son identité kurde. Cette partie est traitée comme s’il s’agissait d’un groupe de personnes étrangères, avec des lois restrictives ».

Un an après cette dernière explication, c’est-à-dire en 2011, le « printemps arabe » est arrivé en Syrie, aussi. Mais contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie, le gouvernement n’a pas cédé. Il a préféré affronter la révolte populaire et provoquer une guerre civile qui ne s’est pas encore éteinte.

Dans ce contexte, exactement à partir de 2012, les Kurdes se sont manifestés: en réalité près de 10% de la population appartenant à l’Etat syrien, soit plus ou moins deux millions de citoyens, se déclarent comme tels. (* Ils se considèrent comme une partie de l’ensemble du peuple kurde qui est dispersé dans les États turc, irakien, iranien, arménien, soit environ 5/6% des 35/40 millions de Kurdes qui composent une nation sans État plus grande que le Moyen-Orient ).

D’une façon ou d’une autre, les Kurdes de Syrie ont réussi à reprendre le fil de leur histoire: ils se souviennent qu’à la suite de la chute de l’Empire ottoman, vaincu lors de la Première Guerre mondiale (1914-1918), deux des grandes puissances victorieuses, giusto concetto la France et l’Angleterre, ont créé de nouveaux États avec des frontières tout à fait arbitraires. Mais ils ont laissé la «question» kurde ouverte, celle concernant un peuple qui, en grande partie, s’était rangé en faveur des alliés occidentaux et s’était battu avec eux. Deux traités internationaux, Sèvres (1919) et Lausanne (1923), avaient ouvert les portes à une solution équitable au «problème» kurde, conformément à leurs revendications d’autodétermination. Mais jusqu’à présent, les intérêts des États nouvellement créés ont prévalu. Les Kurdes restent toujours « en pause », « suspendus». Pendant ce temps, les nouveaux États ont exploité les ressources naturelles présentes sur le territoire kurde: l’eau (les grands fleuves tributaires de l’Euphrate et du Tigre) et un bon nombre de puits de pétrole. Avec la circonstance aggravante que toute manifestation des Kurdes est interprétée par les gouvernements des États comme des actes de rébellion qui méritent d’être étouffés par la répression, avec des interdictions sévères et souvent avec les armes.

La résistance kurde a emprunté des choix et des voies différents dans les différents États. En Syrie, les Kurdes ont  tracé un chemin qui prévoyait plusieurs étapes, la première desquelles a été celle de s’entendre avec le gouvernement central et de ne pas attaquer les forces armées syriennes en échange de la possibilité d’avoir une autonomie politique : le territoire kurde est donc devenu officiellement «l’administration autonome du nord-est de la Syrie», en langue kurde «Rajova».

Parmi les différents modes et objectifs de gérer cette autonomie,  les directives qui tendent à prévaloir sont celles du principal parti politique, le Parti de l’Union démocratique (PYD), de tendance socialiste et qui s’inspire idéologiquement au PKK (le parti révolutionnaire kurde de Turquie qui lutte pour une confédération ou union, au-dessus des États constitués, des différentes expressions du peuple kurde, aujourd’hui divisé administrativement)

Pour consolider l’autonomie en cette période de guerre civile, les Kurdes ont dû lutter contre les djihadistes, le groupe armé qui se bat pour l’expansion de l’ISIS (qui revendique la formation et l’établissement d’un État Islamique violent, intolérant et sectaire). Jusqu’à il y a deux ans, les Kurdes avaient le soutien de l’armée américaine, l’ennemi juré de l’ISIS, et d’autres formations parallèles. En comptant et en s’appuyant sur cette alliance, les Kurdes avaient vaincu Daech. Mais il y a un an et demi, l’armée américaine s’est retirée, au choix du président Trump et sous la pression du gouvernement turc, membre de l’OTAN, qui voyait le PYD comme un dangereux compagnon du PKK, le parti kurde le plus persécuté en Turquie. Dès lors, les djihadistes ont renouvelé la lutte pour regagner le terrain perdu, tandis que les relations des Kurdes avec le gouvernement syrien se sont détériorées.

Avec l’excuse de remplacer les Américains, la police russe et l’armée régulière syrienne agissent pour leur propre compte, en laissant les combattants kurdes isolés et ne les défendant pas de l’invasion de l’armée turque qui maintenant occupe une grande frange de terrain  frontalier sur le territoire kurde, ce qui qui empêche efficacement la naissance d’une alliance entre les Kurdes voisins de Turquie et d’Irak.

La résistance des Kurdes en Syrie est toujours forte, mais les manifestations internationales contre l’invasion de l’armée turque n’ont pas, pour le moment, conduit à un changement politique et militaire dans la région.

Fonctionnement de l’autonomie

L’autonomie est en danger, mais elle est encore vitale dans des zones où les Kurdes sont toujours «libres». Ils appliquent une politique visant à faciliter la formation d’une société égalitaire, en évitant toute discrimination, en particulier à l’égard des femmes (très subjuguées par l’influence dominante de la culture arabe et musulmane). Le noyau du pouvoir autonome se trouve dans l’Organisation de l’Unité Populaire (YPG), une organisation pluraliste, écologiste et féministe.

Une importance particulière est accordée aux autorités locales (communautés municipales) et à leur autonomie interne, aux modes de participation démocratique choisis, toujours développés par le bas et participatifs, exactement à l’opposé de l’autorité interprétée dans un sens hiérarchique et vertical.

Sur cette base, le peuple kurde se propose de construire une société sans État, apatride, au sens classique du terme, construite et promue par la société civile, discutée en assemblées, municipalités, coopératives, en essayant de développer une conscience collective qui permettrait de dépasser les politiques patriarcales … le but final est de créer des canaux de connexion avec les Kurdes qui se trouvent incorporés dans d’autres États et d’établir une éventuelle confédération avec eux.

Ces objectifs sont aujourd’hui limités par le fait sens que l’autonomie doit encore être consolidée. En fait, dans la « Rajova », il y a une administration publique, un système éducatif centralisé, des forces de défense unifiées, un ensemble d’institutions dépendant d’une Assemblée législative et d’un Conseil exécutif démocratiquement élus au suffrage universel, avec le vote de tous les citoyens kurdes majeurs. 

Rôle spécifique des femmes

L’une des caractéristiques de l’organisation sociale et de la lutte kurde pour l’émancipation sociale et nationale est certainement le rôle joué par les femmes. La phrase selon laquelle les femmes kurdes ont réussi à faire la révolution «dans la révolution» est devenue célèbre.

Afin de promouvoir l’égalité entre les personnes, les femmes s’affranchissent des traditions de dépendance et développent l’estime de soi grâce à des écoles autonomes appelées « Maisons de femmes » qui sont réparties dans les quartiers. Pour se former, les jeunes femmes Kurdes suivent les méthodes d’enseignement les plus modernes, avec l’aide d’un nombre croissant de coopérateurs étrangers issus de pays démocratiques occidentaux. Un complément à la formation est la préparation pour devenir « militaires effectives», dans l’armée de libération. Depuis quelques années, les femmes kurdes se regroupent pour codiriger la défense, avec leurs propres bataillons. Aujourd’hui, elles sont à l’avant-garde dans la construction de réseaux souterrains pour faciliter la résistance.

Les femmes kurdes sont en train de devenir le moteur de l’émancipation à tous les niveaux, les architectes d’un système démocratique critique et combatif. Voilà quelques exemples significatifs: elles ont obtenu l’interdiction des mariages forcés des mineurs et elles ont mis fin à la polygamie. Beaucoup d’entre elles se sont alignés pour que le mariage civil soit respecté. Elles s’engagent pour créer un mur de solidarité afin de prévenir les agressions sexuelles et afin de favoriser un climat mental propice à la médiation familiale et à la coresponsabilité économique. D’autre côté, avec une mentalité très écologique, elles se situent à l’avant-garde de la défense de la nature et elles se battent pour un développement équitable et une solidarité dans tous les sens, surtout maintenant que les Turcs coupent les sources d’approvisionnement en eau sur les terres kurdes.

Les méthodes d’organisation et d’éducation autogérée les des femmes kurdes sont devenues un « modèle » attractif pour nombreux jeunes Européens. Un nombre considérable de volontaires français, italiens, allemands, catalans… apportent une aide efficace avec leur présence sur le territoire kurde autonome. Nous espérons que cette grande expérience démocratique dans l’un des pays les plus dévastés par la violence de la guerre ne succombe pas au désintérêt, ou plutôt à l’intérêt, de l’équilibre politique international.

Aureli ArgemíPrésident émérite de CIEMEN-Barcelone

(Centre international Escarré pour les minorités ethniques et nationales)

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